Actualité à la Hune

Sillages (2)

Bisquine : le plus fabuleux des voiliers de travail

Après Nat’ Herreshoff, qui a inauguré cette série sur les plus beaux sillages de la navigation à voile, voici la reine des voiliers traditionnels. Elle a les caractéristiques d’un IMOCA – longueur, largeur, voilure. Sauf le poids : 50 tonnes ! La bisquine, qui a régné sur la baie du Mont-Saint-Michel de 1890 à 1930, continue de naviguer. Et de faire rêver.
  • Publié le : 29/12/2013 - 13:01

Les deux sœurs ennemiesDepuis juillet 1990, date de leur première confrontation, les deux bisquines s'affrontent régulièrement en régate. Et si La Granvillaise a cet été-là remporté le vase de Sèvres offert au vainqueur, comme autrefois, La Cancalaise a pris sa revanche depuis. Toutes deux savent séduire les plus grands marins : Eric Tabarly, Isabelle Autissier et Christophe Auguin en ont déjà tenu la barre !Photo @ Julien Girardot (Sea & Co)Voyons voir… Oui, c’est bien ça. 18,28 mètres de coque, 340 mètres carrés de toile – pas de doute, c’est un 60 pieds IMOCA. Ah, non. Pas tout à fait. Poids en charge : 50 tonnes – le chêne, le pin d’Orégon, le sapin, ça pèse un peu plus que le carbone.

Il n’empêche. Sur le papier, une bisquine, ça promet. Et, sur l'eau, ce voilier de pêche du début du siècle tient ses promesses. Car il faut encore lui ajouter un bout-dehors de 10 mètres et une queue-de-malet de 4 mètres ! Quant aux trois mâts, ils portent jusqu'à trois étages de voiles. Pas de doute, la bisquine est et restera comme le plus beau, le plus toilé, le plus puissant voilier de travail de nos côtes…

Née au début du XIXe siècle dans le golfe de Gascogne – ou golfe de Biscaye –, la «biscayenne» des pêcheurs basques est pointue aux deux extrémités. Ce type de voilier, performant mais non ponté, essaime peu à peu le long de la côte Atlantique, évoluant au fil du temps et des caractéristiques de chaque bassin de navigation.

La Granvillaise un os entre les dentsNon loin de la pointue du Grouin, La Granvillaise torche la toile au Sud de Chausey, que l’on aperçoit à l’horizon. Par bon vent, la bisquine blanche a déjà atteint les 14 nœuds. Mais l'équipage ne doit pas ménager sa peine : à bord, pas de winches, de bloqueurs ou de coinceurs. Tout s'empoigne et se raidit à la force des bras !Photo @ Julien Girardot (Sea & Co)Au milieu du XIXe siècle, la biscayenne devient bisquine et donne naissance, en Bretagne Nord et en Normandie, à une progéniture variée, en taille comme en gréement. Mais c'est dans la baie du Mont-Saint-Michel, entre 1890 et 1930, que les constructeurs vont lui donner ses lettres de noblesse. Il est vrai que, pour pêcher dans un coin où le marnage atteint les 14 mètres – soit la hauteur d'un immeuble de quatre étages – et où les courants ressemblent à des fleuves en cru, il faut un voilier fin et rapide, bon manœuvrier, gagnant bien dans le vent. Les constructeurs de Granville et de Cancale s'emploient à améliorer le type initial. Les formes avant s'affinent, le tirant d'eau augmente, la voûte arrière s'allonge, rasante, magnifique. Vers 1900, la bisquine est à son apogée…

La Cancalaise au port de La HouleLa Cancalaise chez elle, à l’échouage au port de La Houle – comme ses sœurs voici plus d’un siècle.Photo @ Julien Girardot (Sea & Co)Chantiers et marins ont alors deux mots d'ordre : plus de puissance, plus de vitesse.

Il faut aller vite parce que les périodes de pêche – huîtres et coquilles saint-Jacques notamment – sont réglementées et surveillées. Il faut aller vite parce que, quand 400 bisquines de toutes tailles sont au mouillage devant Cancale, prêtes à partir dès le coup de canon des gardes-pêche – l'ahurissant spectacle de cette «caravane» a été immortalisé par une célèbre toile du peintre-navigateur Marin-Marie –, il faut être le premier à arriver sur les lieux de pêche, puis le premier à rentrer au port pour vendre sa prise.

Il faut de la puissance parce que, utilisées au chalut, à la ligne ou à la drague, les bisquines encaissent des efforts colossaux et doivent se muer en remorqueur... Ainsi, pour récolter les fameuses huîtres «pieds de cheval», les bateaux labourent les fonds à l'aide de quatre «fers», lourdes cages métalliques précédées d'une lame de faux fouillant le sable (pour vous donner une idée, mouillez quatre ancres au cul de votre voilier, puis essayez d'avancer quand même – uniquement sous voiles, bien sûr…).

Il faut aller vite, enfin, parce que les régates locales sont devenues une institution, un rendez-vous annuel obligé, un motif de fierté et de discorde entre les deux principaux havres de la baie. Les Bretons de Cancale et les Normands de Granville mettent un point d'honneur à s'imposer. Et ne se font aucun cadeau...

Si les premières régates officielles datent de 1845, il faut attendre 1895 pour qu'elles entrent dans leur âge d'or - qui durera jusqu'en 1914. C'est pendant cette période que sont construites les plus belles bisquines : Le Vengeur (G 15), La Rose-Marie (G 16), La Mouette (CAN 37) ou La Perle (CAN 55). Les courses ont lieu l'été, devant Saint-Malo, Cancale et Granville. Quelques jours auparavant, les bateaux sont tirés au sec, carénés, passés au coaltar et suiffés. Les voiles qui ne servent qu'en course (bonnette, perroquets, hunier de tape-cul) sont sorties des greniers et vérifiées…

Une fois le départ donné, la lutte est impitoyable. Le fameux bout-dehors participe au spectacle, apportant une note chevaleresque à ces empoignades de manants : aux virements de bord, cette formidable lance balaie plus de 100 mètres carrés de terrain ! Que deux bisquines se croisent, et les manœuvres prennent vite des allures de tournoi - où les montures atteignent 90 000 livres, et les rênes, plusieurs dizaines de mètres. Pour le reste, on est loin de l'esprit de la chevalerie : en course, les refus de tribord et les abordages sont fréquents – quand 50 tonnes de chêne et d'iroko décident de partir au lof, il est bien difficile de les ramener dans le droit chemin.

Les équipages s'injurient, brandissent des avirons, voire des haches – et il n'est pas rare que des bagarres à terre concluent les distributions des prix. Il est tout à l'honneur des Cancalais et Granvillais de n'avoir pas, aujourd'hui, poussé le vice de la reconstitution jusqu'à conserver ces rudes coutumes…

La CancalaiseLa Cancalaise a été mise à l’eau en 1987 sur les plans de La Perle, née en 1905, dont les plans avaient relevés par Jean Le Bot, historien passionné par ces bateaux.Photo @ Julien Girardot (Sea & Co)Car les bisquines ne sont pas mortes. C'est le petit port de Cancale qui a montré la voie, dès 1987. Et à plus d'un titre : avec le lancement de La Cancalaise (inspirée de La Perle, née en 1905), la France assiste – enfin – à la première reconstitution d'importance de son patrimoine nautique. Piqué au vif, Granville suit le mouvement. Trois ans plus tard, le constructeur Claude Anfray met à l'eau La Granvillaise, inspirée de La Rose-Marie, chef-d'œuvre né en 1900. La première est noire ; la seconde est blanche. Toutes deux sont magnifiques. Et vont pouvoir à nouveau régater.

La GranvillaiseLa Granvillaise a été mise à l’eau en 1990 sur les plans de La Rose-Marie, chef-d"œuvre de Louis Julienne lancé en 1900. Photo @ Benoît Stichelbaut (DPPI)En juillet 1990, pour leur premier affrontement, les marins ont laissé au grenier les insultes et les haches – mais pas leur volonté de vaincre. Les deux bisquines portent tout dessus.

Le plan de voilure d’une bisquineEn régate, une bisquine pouvait porter 340 mètres carrés de toile – et y ajouter une grande bonnette au portant ! (Cliquez pour agrandir).Plan @ François Chevalier Neuf voiles, donc. Foc, misaine, taillevent et tape-cul occupent le premier étage. Le petit et le grand huniers, ainsi que le hunier de tape-cul, sont hissés au second. Enfin, petit et grand perroquets (appelés «rikikis» à Granville) coiffent l'ensemble de leur trapèze volant : ils culminent à 20 mètres au-dessus du pont. «Des voiles délicates à régler, mais primordiales, expliquent les anciens. Le rikiki, c'est la plume qui fait voler l'oiseau…» Et la bonnette, c'est ce qui le fait planer : au portant, on rajoute donc cette dixième voile. Pas étonnant qu'aujourd'hui encore, cette impressionnante envergure fasse s'envoler l'imaginaire et les rêves…


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Vous pouvez vous aussi naviguer à bord d’une des deux bisquines de la Baie – sorties en mer d'une demi-journée, une journée ou plus, en groupe ou en individuel, au départ de Cancale et de Granville.
> A bord de La Cancalaise, tél. 02.99.89.77.87, email : la_cancalaise@hotmail.com, site : www.lacancalaise.org
> A bord de La Granvillaise, tél. 02.33.90.07.51, email : avgg@lagranvillaise.org, site : lagranvillaise.org

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La bible des amoureux des bisquines a été écrite par Jean Le Bot, «La bisquine à Cancale et à Granville», avec plans grand format, édité par l’Association des Vieux Gréements Granvillais (email : avgg@lagranvillaise.org), et disponible sur Amazon.

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Sillages (1) : Nat’ Herreshoff, le plus grand des architectes navals