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EXPEDITION EN DVD

On a marché sur la banquise... et un peu chaviré dans le Drake

La récente sortie du DVD On a marché sur la banquise est l’occasion d’interviewer les skippers de cette expédition menée entre copains en Antarctique. En plus des très belles images, l’humour décalé pratiqué par cette bande de trentenaires nous a fait aimer le film. Voilesetvoiliers.com voulait en savoir plus sur les aspects proprement nautiques de ce voyage : comment se prépare-t-on pour l’Antarctique ? Et ce fameux Drake ? Le chavirage ? Racontez-nous !
  • Publié le : 19/05/2018 - 00:01

On a marché sur la banquiseLa jaquette du DVD du film «On a marché sur la banquise».Photo @ DR
Fanny changeait l’alternateur, Yann repérait les fils, Max mitonnait des lasagnes, Cynthia cousait une protection pour l’annexe et Batistou assemblait le drone. Voilà comment l’équipage préparait Florès lorsque nous sommes montés à bord de ce Damien 40, amarré au ponton du Nautico, à Ushuaïa.
Lorsque Max et Fanny ont acheté ce dériveur à Tahiti, leur route vers la France ne devait pas passer par l’Antarctique. Le cap Horn leur suffisait bien. C’est dans le canal Beagle que les vieux briscards du Sud leur ont proposé les clés du continent blanc. «Avec un bateau en acier comme le vôtre, c’est possible», leur a assuré Jean du Boulard. Podorange, Kotik et les autres offraient cartes, relevés de côte et dessins faits main. Il n’existe pas de guide nautique de la péninsule, les anciens adoubent les novices qui ont su les convaincre de leur foi suffisante en Poséidon.

La bonne école des canaux de Patagonie

«On avait sûrement l’Antarctique au fond de la tête, mais on s’est senti porté par cette communauté qui y va comme nous on traverse la Manche. On a décidé d’hiverner le bateau à Puerto Williams et d’y aller l’année suivante» explique Fanny. Keri Patchuc, skippeuse de Northanger, a sûrement vu en elle la relève des femmes capitaines et l’a prise sous son aile. Bien qu’il faille noter que sur Florès, le couple n’a pas jugé utile de désigner un chef de bord (voir l’article «Capitaine, une garde partagée»).

Max et FannyLe couple Max et Fanny a acheté Florès à Tahiti lors d’une année sabbatique et l’a revendu à Ushuaïa après leur expédition en Antarctique.Photo @ Florès Polar Team
«La descente dans les canaux de Patagonie a été une bonne école pour préparer l’Antarctique. À la fin, il nous restait plus que des boîtes et du riz, poursuit Max. On lorgnait les dernières bouteilles pour savoir si on en ouvrait une le jour même. C’était pas drôle. Là, on s’est pas privé avec une bonne centaine de bouteilles. On en a même ramené des pleines. Les vides aussi, bien sûr : elles servaient de poubelles. Avec des ciseaux, on découpait les déchets secs que l’on bourrait dans les bouteilles. Quant aux déchets organiques, on les a mis dans les bidons de gasoil vides. Ça aussi, on en a ramené : 500 litres. On était parti avec 1,3 tonne, dont trente bidons de 25 l sur le pont. »

L’hivernage du bateau à Puerto Williams et le retour en France, avec toutes les informations des équipages professionnels du cru, ont permis une préparation minutieuse. Outre la réalisation du fameux dossier TAAF (Terres australes et antarctiques françaises), nécessaire pour avoir l’autorisation de croiser sous le 60e parallèle, l’équipage de Florès a pu organiser aux Malouines une grosse livraison contenant un nouveau Zodiac, des voiles d’avant, un mouillage et des torchons – tant qu’à faire… L’aller-retour aux Malouines avec ce Damien 40 avant le passage du canal de Drake a eu le double avantage de tester le bateau et d’éviter le cauchemar des douanes argentines.

FlorèsDe droite à gauche, l’équipage de Florès: Max, Fanny, Yann, trois marins professionnels, Cynthia, la montagnarde et Baptistou l’ingénieur ROV. Avitaillement au ponton du Nautico à Ushuaïa.Photo @ Florès Polar Team
Les belles images de l’Antarctique

Après un passage du Drake particulièrement clément, l’équipage découvre les splendeurs du continent blanc. Le drone professionnel de Baptistou, ingénieur dans ce domaine, nous emmène voler autour du bateau pour partager leur émerveillement, mais aussi pour mieux saisir les stratégies de mouillage. C’est un des grands atouts de ce film qui ne se prend jamais trop au sérieux. L’équipage a eu la bonne idée de confier leurs rushs à une monteuse professionnelle, Anaïs Enshaian, qui a su croiser la vie intime du bateau avec la magnificence du lieu pour produire un récit de voyage au ton résolument contemporain.

Découvrez ici le teaser du film :

Plutôt que de paraphraser ce documentaire qui décrit avec finesse le séjour sur place, examinons en détail la navigation du retour.

Chavirage dans le Drake

Après 50 jours en Antarctique, le matériel a souffert : l’unique hors-bord de l’annexe est hors-service, et surtout la prise mini-USB de l’Iridium ne fonctionne plus. Impossible de télécharger les Grib. En stand-by dans l’archipel Melchior, Fanny appelle le routeur Pierre Lanier à l’aide.
Le météorologue ne voit qu’une fenêtre musclée, mais praticable, il a cette phrase qui va vaincre les hésitations de Fanny : «40 nœuds moyens au portant, normalement ça ne pose pas problème pour tout bateau en mesure de naviguer dans ces endroits-là. Sinon il ne faut rien espérer avant six, sept ou huit jours.»
La route envoie le voilier bien à l’Ouest pendant le flux de Sud-Ouest pour ouvrir l’angle et amortir le coup de vent de Nord-Ouest prévu sur le cap Horn en fin de navigation.

FlorèsFlorès dans le brash-ice ou sarrasins, un Damien 40 qui a particulièrement bien résisté au chavirage dans le Drake.Photo @ Florès Polar Team
Il est 15 heures et il fait beau. En se réveillant de sa sieste, Max sent que le coup de vent du matin s’est calmé et se dit qu’il va falloir lâcher un ris. Le vent est passé de 40 à 25 nœuds, le bateau roule. Yann est à la barre, c’est le genre de Breton qui traverse la Manche pour aller boire une bière en Angleterre dans le week-end. Mais il est fatigué par le froid, il barre depuis plus d’une heure. Tout à coup, sur un petit lof, la coque verse sur tribord.
«C’est comme si on avait jeté le bateau d’un immeuble de cinq étages, s’exclame Max, les cloisons bâbord se sont décollées. Combien de temps sommes-nous restés collés au plafond ? On ne sait pas en fait. Entre 5 et 15 secondes selon les estimations de chacun. »

La cuisinière vole, les planchers, qui n’avaient pas été verrouillés par optimisme, dégueulent les provisions, le tableau de bord fume, la casquette et le capot de descente sont emportés, laissant un trou béant dans le roof où plusieurs centaines de litres d’eau passent pour inonder le carré. L’arceau arrière et les panneaux solaires sont défoncés.

Fanny récupère vite de son évanouissement. L’équipage ne compte qu’un blessé : Yann a le nez cassé. Les deux jeunes officiers de la marine marchande réagissent en pros. Max coupe le gaz et l’électricité, Fanny envoie un SMS au CROSS sans demander de l’assistance mais pour donner la position du bateau. Malgré ces bons réflexes, c’est l’état de choc qui domine pendant 15 minutes. Chacun s’affaire à des tâches plus ou moins absurdes : Max cherche ses chaussettes, Baptistou va jeter les bris de verre un par un à l’extérieur, jusqu’à ce que Yann, toujours à la barre, dit qu’il a mal et demande à être remplacé. C’est le réveil général avec coup de fil à l’hôpital de Purpan, à Toulouse, spécialisé dans la télémédecine.

FlorèsAprès le chavirage, le bimini et l’arceau sont pliés mais le mât a tenu bon. Cynthia qui n’avait jamais mis les pieds sur un bateau avant cette aventure prend le tour de quart de Yann blessé.Photo @ Florès Polar Team
Florès n’a pas trop souffert. Max et Fanny peuvent se féliciter d’avoir changé tout le gréement dormant à l’achat du bateau. La grand-voile n’a qu’une petite déchirure de 10 centimètres. L’urgence est à l’obturation de la descente pour accueillir le second coup de vent. Le moteur, après un long caprice, accepte même de démarrer. Il ne sera plus coupé. Il faut rentrer au plus vite soigner Yann.

L’analyse du chavirage

Trop technique pour figurer dans le film, l’analyse pointue de ce chavirage est pleine d’enseignements.
«Il faut d’abord dire qu’il n’y a aucune erreur de la part de Pierre Lanier, notre routeur, assure Max. Le routage était nickel. Les seuls responsables, c’est nous et notre manque d’expérience, une erreur de conduite en fait. Nous aurions dû savoir qu’après un coup de vent la mer grossit dès que le vent mollit et cesse de “tasser les crêtes”. Le bateau sous-toilé qui manquait d’appui, un barreur excellent, mais fatigué…» Fanny poursuit le récit : «En plus, nous étions juste sur la ligne de convergence antarctique, là où les eaux du Pacifique à 8° C rencontrent les eaux polaires à 1° C. Cette collision rend la mer nerveuse. Nous aurions dû nous mettre en fuite pour quelques heures, quitte à courir le risque de rater le cap Horn et de finir à l’île des États.»

FlorèsEt pourquoi pas un petit bain dans l’eau à 0° Celsius au 66° Sud ? Fanny et Baptistou ont même recommencé l’exploit sans combinaison !Photo @ Florès Polar Team

«Le retournement a été relativement doux après le choc», note Max.
Il restait 300 milles à courir et un coup de vent de Nord-Ouest à étaler devant le cap Horn. « On s’est mis en “mode machine”. On n’a pas du tout parlé de la vague avant d’être arrivé à Puerto Williams.» Max fournit la conclusion : «Yann est allé se coucher et Cynthia, la montagnarde qui souffrait d’un gros mal de mer, a pris sa place dans le roulement des quarts. Son mal de mer avait complément disparu.»

FlorèsUn kit drone étanche acheté, modifié et adapté, avec un Canon S120 protégé par son boîtier sous-marin. Le tout est étanche, mais n’a que 8 minutes d’autonomie à cause du froid.Photo @ Florès Polar Team

Adresse du site : http://onamarche.fr/

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